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Allocution de Claude Ribbe à l’occasion de la 13e commémoration de l’esclavage du 10 mai 2021 à Paris, place du général-Catroux

photographies Agnès Caporal

Au mois de mai 2020, le meurtre de l’Afro-Américain George Floyd créait une vague d’indignation qui s’est exprimée ensuite de diverses manières, notamment dans le sillage du mouvement politique Black Lives Matter.

Dans les départements français d’outre-mer, des statues, en particulier celles de Schoelcher, mais aussi celle de Joséphine de Beauharnais, ont été détruites par des jeunes.
À Paris, le socle de l’effigie de Colbert, devant l’assemblée nationale, a été recouvert de l’inscription « négrophobie d’État », à Lille, sur la statue de Faidherbe, on a vu apparaître d’autres graffitis : « colon, assassin », tandis que certains responsables ou anciens responsables politiques demandaient que la salle Colbert de l’Assemblée nationale fût débaptisée.

La destruction ou le vandalisme visant les biens publics, outre que ce sont des délits punis par la loi, ne règlent évidemment jamais aucun problème. L’inscription d’une opinion à la peinture rouge sur un édifice public reste un délit et cela peut desservir une juste cause.

Rien n’interdit cependant d’essayer de cerner et de comprendre les problèmes dont ces réactions intempestives sont les indices. En particulier dans les départements d’outre-mer.

Il fait peu de doute que tous les événements consécutifs à la mort de George Floyd ont eu pour but de dénoncer un racisme dont beaucoup de nos concitoyens habitant les territoires ou issus des territoires ayant fait l’objet de conquêtes coloniales de la France s’estiment victimes.

Il fait peu de doute aussi que la France n’est pas le seul pays où de telles doléances sont exprimées. La preuve en est que c’est dans le Minnesota, au nord de l’Amérique, que George Floyd a été tué. Il n’en demeure pas moins que le racisme fait partie des réalités françaises, même si la réaction de celles et de ceux qui ne veulent pas l’admettre est souvent de parler des autres pays.

Si peu de gens se sont étonnés que l’effigie de Joséphine, déjà décapitée, ait été complètement détruite parce que Napoléon, son ex-mari, a voulu lui faire porter rétrospectivement la responsabilité de l’esclavage et que des jeunes Martiniquais ont pris pour argent comptant la justification invoquée par Napoléon, le déboulonnage de Schoelcher a été moins bien compris. Schoelcher passe en effet pour l’homme qui a rendu possible l’abolition française de 1848.

Il y a pourtant trois raisons qui expliquent, sans l’approuver pour autant, ces déboulonnages. La première c’est que les effigies de Schoelcher ne représentent pas tant Schoelcher que le schoelchérisme, à savoir une attitude paternaliste qui a longtemps consisté, en particulier sous la IIIe République, à vouloir imposer aux Ultramarins l’adoration d’une figure libératrice hexagonale : les statues de Schoelcher, la ville de Schoelcher, le lycée Schoelcher, la bibliothèque Schoelcher… La réalité, c’est que si Schoelcher a bien combattu, en fin de compte, l’esclavage, il n’a pas été le seul. Les premiers à s’être opposés à la servitude officielle ont été les esclaves eux-mêmes et certains descendants d’esclaves. Quelle statue représente, à la Martinique, des figures comme celles de l’esclave Romain, de Pierre-Marie Pory-Papy ou encore de Cyrille Bissette ?

La seconde raison, c’est que l’abolition mise en œuvre par Schoelcher a eu ses limites. Si elle a prohibé l’esclavage, elle n’a pas sanctionné les Français possédant des esclaves à l’étranger. Et elle a permis aux anciens esclavagistes d’être indemnisés. Tandis que les nouveaux libres restaient pauvres et discriminés. Affublés officiellement par leurs anciens maîtres, pour certains, de noms difficiles à porter ou en tout cas de nature à marquer une différence pour eux et leur descendance.

En troisième lieu, si Schoelcher a bien eu sa part dans l’abolition de l’esclavage, il ne fut pas pour autant exempt de préjugés. Bien au contraire, puisqu’il fut l’un des plus fermes soutiens de la politique coloniale de Jules Ferry fondée sur un prétendu droit des supposées « races supérieures » qui n’était en réalité que le droit du plus fort.

Évoquer le racisme le jour où l’on célèbre l’abolition de l’esclavage officiel n’est pas tout-à-fait fortuit. Le racisme est un outil idéologique qui fut le ciment de cet esclavage-là. Et il n’existe malheureusement pas de journée nationale célébrant l’abolition du racisme, car le racisme, qui n’est pas une institution, mais un état d’esprit, dont les manifestations sont heureusement reconnues aujourd’hui comme délictueuses, n’a pas été aboli. Et il est plus qu’évident que c’est parce que le racisme, en particulier celui qui vise les Français originaires des territoires autrefois colonisés, est un phénomène bien réel de nos jours, que nous sommes ici rassemblés. Ce qui ne veut pas dire que nous ne condamnons pas toutes les formes de racismes comme toutes les formes d’esclavage.

Si la mémoire de l’esclavage officiel s’est organisée, notamment en France, depuis la fin du vingtième siècle, ce n’est certainement pas pour dresser les Français les uns contre les autres, c’est parce que celles et ceux qui s’estiment victimes du racisme se sont aperçus que le racisme n’est pas une fatalité, ni le propre de l’homme, mais qu’il s’est particulièrement développé à la faveur de l’esclavage officiel. Ainsi, en évoquant sans honte cette période, et donc en remontant à la source du mal, a-t-on quelques chances de mieux lutter contre ce fléau et de mettre en difficulté celles et ceux qui, sournoisement, cherchent à le faire prospérer, ou à le préserver. Il est en effet plus gratifiant, plus simple, pour les médiocres, de réussir en flattant les faiblesses de celles et ceux qui se trompent, que de peiner, en essayant de les mettre sur le chemin de ce qu’on croit être la vérité.

Bref, nous avons vu, à la fin du printemps et au début de l’été 2020, des réactions à un crime, violentes, certes, dont condamnables. Mais c’était quand même une manière -maladroite- de dénoncer un état d’esprit tout aussi condamnable.

Bien sûr que la statue de Colbert devant l’assemblée nationale est dérangeante, et pas seulement pour les originaires d’outre-mer, sitôt que l’on sait que les Colbert père et fils ont travaillé au code noir. Et maintenant, tout le monde le sait. Elle est dérangeante, même si ce n’est pas pour le remercier d’avoir initié le code noir, sur ordre de Louis XIV, il faut le rappeler, que cette statue a été installée. Napoléon, de ce point de vue, est tout aussi dérangeant, même si l’on a le bon sens d’admettre que ce n’est pas pour avoir rétabli l’esclavage qu’il est admiré par de nombreux compatriotes.

La France s’est mise en accord avec ses valeurs en qualifiant, il y a vingt ans, l’esclavage officiel de crime contre l’humanité. Il faut donc combattre la pire des séquelles de cet esclavage officiel : le racisme. Nous devons le combattre et pas seulement laisser la justice en réprimer les manifestations. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut effacer toutes les traces de l’esclavage. Ces traces, on peut aussi les mettre en lumière, en faire briller le sens, avec des explications éclairantes.

Enlever la statue de Colbert du parvis de l’Assemblée, cela peut être une solution, si c’est une décision collective issue d’une délibération démocratique. Mais expliquer, par une signalétique officielle appropriée, pourquoi Napoléon a fait installer une statue de Colbert devant l’assemblée en 1808, alors que lui-même avait rétabli l’esclavage et officialisé le racisme, cela peut être aussi une autre solution. Car l’effigie de Colbert, comme la commémoration de Napoléon, nous permettent aujourd’hui de parler de l’esclavage.

En voulant faire disparaître les statues qui dérangent, en refusant de commémorer Napoléon, les prétendus défenseurs de la mémoire de l’esclavage ne se tirent-ils pas une balle dans le pied ?

L’esclavage, il existe en tout cas une manière absolument incontestable de l’évoquer : c’est de célébrer, et notamment par des statues, celles et ceux qui en furent victimes et qui non seulement le combattirent, mais qui, bien au-delà de ce combat, réussirent malgré tout, par leur vertu et leur talent, à donner une part de gloire à la France.

Le général Alexandre Dumas est la première de ces grandes figures susceptibles de parler à tous les Français et de parler aussi à celles et ceux qui se considèrent comme les descendantes et les descendants des victimes de l’esclavage. La preuve, c’est que c’est devant ce monument qui évoque le crime dont il fut, à la naissance, victime, que se rassemblent depuis 2009, à Paris, place du général-Catroux, les Ultramarins de l’Hexagone. Mais ce monument, représentant des Fers, ce n’est pas assez.

Le temps est venu de remettre en place, à côté de ce mémorial symbolique, la statue de ce héros français sans peur et sans reproche, qui symbolise à lui seul toutes les victimes de l’esclavage et dont tous les Français peuvent être fiers, comme nous sommes fiers de son fils et de son petit-fils. La statue telle qu’elle était lorsqu’elle fut installée en 1913. Pas celle d’un homme enchaîné, mais celle d’un héros digne, libre et majestueux, qui puisse servir de modèle à nos enfants. Je le demande depuis 19 ans.

Ce combat, vous le voyez, commence à porter ses fruits. Je vous invite en conséquence à vous y associer et à nous retrouver bientôt devant cette statue enfin rendue à la ville de Paris, qui en est dépossédée depuis 1942 et qui, d’une voix unanime, au-delà des différences politiques, a demandé le 4 février 2021, jour de la première abolition de l’esclavage, celle de 1794, qu’elle soit reconstruite à l’identique. Retrouvons-nous bientôt ici même, devant les Fers et devant la statue du général Dumas.