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Martin Luther King est lié à des souvenirs de ma jeunesse. J’avais treize ans. En troisième Latin-Grec dans un grand lycée parisien. Je ne savais trop ce que je ferais plus tard. Pianiste, peut-être. Ma mère pensait que des études brillantes ouvraient toutes les portes. J’en étais beaucoup moins sûr. Aucun Antillais dans le lycée, hormis moi. «- Tu viens d’où ? » me demandait-on souvent. Un peu trop souvent. Mes parents étant séparés, j’avais peu de repères. J’aimais bien Luther King, mais je regrettais Malcom X, plus pugnace, assassiné trois ans plus tôt. On assassinait un peu trop à mon goût, en Amérique, en ce temps-là. Mes copains, c’était Lionel (dont le père était du Bénin), Éric, Thierry, Roger et aussi deux britanniques milliardaires, deux frères assez allumés que je voyais pendant les vacances. Le lycée n’était pas mixte, mais on ne pensait pas encore aux filles. Enfin pas trop. La période, on s’en souvient, était assez agitée dans les lycées parisiens et il y avait comme un parfum d’incendie qui allait se propager. Comme on était trop jeunes, on se contentait de regarder et de critiquer. Dans les couloirs, résonnaient les cris de nos aînés, qui étaient tous issus de milieux plutôt favorisés : « Ho ! Ho ! Ho Chi Minh ! Che ! Che ! Che Guevara !». C’est dire que la politique étrangère américaine n’avait pas trop bonne presse. On a dû apprendre la nouvelle de l’assassinat de Martin Luther King le lendemain matin à la radio. Je n’ai pas été étonné. Seulement triste et dégoûté. Le soir la télévision a diffusé des images. Des émeutes. Des brutalités policières. Une horreur. Tous mes souvenirs d’enfance sont marqués par ces images en noir et blanc de policiers lâchant des chiens pour mordre des Afro-Américains. On parlait de «ségrégation raciale». Je me disais que l’Amérique, ce n’était pas pour moi. Martin Luther King avait lutté pour que tout cela change. Qui continuerait son combat, là-bas et même ici où il me semblait que les choses ne tournaient pas très rond non plus ? Six ans plus tard, entré à Normale Sup, on m’a proposé une année à Harvard. Non merci. Il m’a quand même fallu trente ans après la mort de Martin Luther King pour que je me résigne à traverser l’Atlantique. Et encore n’étais-je guère rassuré. Lionel gère une grande banque. Mes deux copains britanniques sont morts depuis longtemps. Le premier d’une overdose, le second du Sida. Thierry a publié deux romans. Eric aussi. Son frère est un animateur de télévision très riche et très célèbre. J’ai revu Roger dans un avion qui m’emmenait à Toulon pour une signature de livres. C’était lui qui pilotait. En apparence, les choses ont bien changé en Amérique. En apparence. Ici, les Antillais et les Afro-Français sont beaucoup plus nombreux dans la rue, dans le métro et même dans les lycées qui son mixtes à présent. Ils sont beaucoup moins nombreux au gouvernement et dans les cabinets ministériels, c’est le moins qu’on puisse dire. Parfois, l’un d’entre eux que je ne connais pas vient me serrer la main. Mes filles me demandent pourquoi. Alors je souris et je pense au Pasteur.