L’honnêteté m’oblige à revenir sur l’affaire Maurus et à faire état des explications données par le médiateur, visiblement assez secouée par ma réaction et celle des lecteurs. Après m’avoir adressé le fameux mail dans lequel elle se fondait explicitement sur la notion de "race" pour justifier la majuscule au substantif « noir », elle a reçu immédiatement de ma part un mail en réponse dans lequel je prenais acte de ses déclarations :

« Je constate que la notion de race humaine a un sens pour vous et j’en prends bonne note, avec une certaine peine, je ne vous le cache pas. Dans ce cas, votre article prend tout son sens. Quant aux règles typographiques que vous invoquez, elles sont discrétionnaires. C’est donc un choix du journal. La majuscule ne s’impose que pour les peuples. Considérer les «noirs» ou les «blancs» comme un peuple est un choix idéologique. Je ne parle pas de race, car, vous le savez bien, et c’est le sens de mon courrier, dire comme vous le faites qu’une «race humaine» a une valeur est lourd de sens. Directeur de collection et auteur de 9 ouvrages publiés, je crois connaître à peu près les règles typographiques. Pour ma part, j’ai toujours imposé la minuscule à mes correcteurs, Vous devriez en discuter avec ceux du Monde qui sont sûrement prêts à suivre les instructions que vous leur donnerez. »

Affolée de constater qu’elle s’était «oubliée», le médiateur a répliqué par un second mail où elle s’abritait derrière les « correcteurs » du Monde :

« Mon courriel, s'excuse-t-elle, faisait précisément suite à une discussion avec les correcteurs, que j'avais saisi (sic) de votre question. Il n'entre bien entendu pas dans mon propos de réhabiliter la notion de race, d'une quelconque façon, je ne faisait que transcrire leur réponse.»

Ayant alors demandé à madame Maurus les noms et les coordonnées de ces correcteurs qu’elle accuse implicitement de racisme, puisqu’elle ne ferait « que transcrire leur réponse », voici ce qu’elle m’a répondu :

« La règle typographique en question n'est pas propre au Monde et figure d'ailleurs dans le dictionnaire Larousse».

Véronique Maurus a raison de dire que ce choix typographique (et non pas cette règle) n’est pas propre au Monde. Libération aussi, hélas, met la majuscule. Mais je n’ai pas encore lu d’article dans Libération où l’on se réjouit de pouvoir répéter 21 fois le mot « noir » dans un article et appeler à une approche «décomplexée », c’est-à-dire raciste, de la question.

J’ai suffisamment expliqué dans le billet précédent que cette majuscule est un choix, ce qu’atteste la référence incontournable qu’est le Grévisse. Puisqu'elle préfère le Larousse, Madame Maurus ne nous dit pas de quelle édition elle se sert. S’il s’agit de l’édition de 1942, je lui conseille de se procurer un Larousse plus récent.

Je constate que depuis l’article désolant de madame Maurus, le journal Le Monde a publié pas moins deux articles vantant ce que ce journal appelle «statistiques ethniques» et que j’appelle, moi, statistiques racistes, toujours avec la majuscule au substantif «noir», cela va de soi.

Aujourd’hui encore, Philippe Bernard, dans un éditorial intitulé Les pièges de l’Obamania à la française, où certaines analyses ne manquent pas de justesse, se croit obligé d’accuser la gauche d’une « troublante pusillanimité » et exhorte Nicolas Sarkozy qui, selon lui, aurait « les mains libres » à recourir aux statistiques racistes et à la discrimination positive fondée sur la couleur, ce que le président de la République a raison de refuser, même si pendant un temps ses positions étaient différentes.

Le sondage de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) de novembre 2006 montre que 18 % des Français déclaraient que « les races humaines, ça n’existe pas », (contre 16 % les années précédentes, ce qui est encourageant); 67 % considéraient que « toutes les races humaines se valent » (admettant implicitement la validité de l’idée de race) et 12 % soutenaient qu’ «il y a des races supérieures à d’autres»... Je me demande dans quelle catégorie se situerait Madame Maurus…

Petite remarque : la CNCDH, qui est certainement bien placée pour avoir une position juste sur ce point, ne met pas de majuscule au substantif «noir » dans ses rapports officiels, publiés chaque année par la Documentation française. Mais, ces rapports, les journalistes du Monde les lisent-ils ? En tout cas, ils n’en parlent jamais. J'ai décidé de demander un rendez-vous à Eric Fottorino, président du directoire du groupe Le Monde, pour connaître son opinion sur cette affaire typographique et savoir s'il applique les statistiques ethniques à ses journalistes. On va bien voir s'il me reçoit et ce qu'il me dit...