Six heures de décalage horaire, voilà qui fait du bien et permet de relativiser les évènements de métropole. Quand on se lève à Marie-Galante (et on s’y lève tôt, avec le soleil) la moitié de la journée s’est déjà écoulée à Paris où tout le monde s’agite. On a déjà plein de messages. Difficile, en regardant le soleil se lever sur la mer, de n’avoir pas un petit sourire en pensant que c’est depuis cette île, loin de la capitale, qu’on va régler les problèmes qui se sont déjà accumulés. On relativise par la force des choses puisqu’on a six heures de retard. Marie-Galante n’a plus de liaison aérienne et le bateau qui fait la navette avec Pointe-à-Pitre est le seul lien avec la Guadeloupe, la Guadeloupe faisant elle-même le lien avec la France métropolitaine ce sont les deux bateaux quotidiens. Mais l’isolement, il est vrai relatif, a quelques avantages est permet d’avoir un peu de recul. En croisant les pécheurs qui reviennent du large sur leurs petites embarcations et les conducteurs de cabrouets (charrettes encore tirées par des bœufs) qui portent leurs cannes à l’usine à sucre, on est bien obligé de revenir à l’essentiel et l’essentiel, vu d’ici, c’est que le lien avec la France, s’il doit être maintenu, a besoin d’être réinventé. Cette réinvention est absolument indissociable de la mémoire. Car sans le passé, le présent est ici, comme en métropole, absolument incompréhensible et la rupture, à terme, inévitable. Ceux qui disent qu’il faut tourner la page douloureuse de l’esclavage sont dans l’erreur. Cette page, qui est encore blanche, si j’ose dire, explique beaucoup de choses à Marie-Galante où je m’aperçois qu’on a vraiment besoin de livres et de gens comme moi pour les écrire.